Entrer dans l’univers de Giom Von Birgitta, c’est accepter de ralentir, d’observer et de ressentir. Céramiste installé à Mulhouse, il façonne la terre avec une attention presque méditative, entre force et vulnérabilité, rigueur technique et grande sensibilité. Mais Giom ne s’arrête pas aux murs de l’atelier. Avec le spectacle Ancrage fragile, il fait dialoguer l’argile et les corps, la céramique et la danse contemporaine, dans une proposition artistique aussi inattendue que profondément poétique.
Dans cet entretien, il revient sur son parcours singulier, son rapport à la matière, la place centrale de la fragilité dans son travail et ses envies pour la suite. Une plongée inspirante dans le quotidien et la pensée d’un artisan-créateur qui ose sortir des cadres et travailler sur de nouvelles formes de dialogues entre les arts.
1. Peux-tu nous raconter ton parcours et comment la céramique est entrée dans ta vie ?
J’ai travaillé pendant des années dans le secteur touristique et culturel, tout en côtoyant le milieu artistique au quotidien. Je n’imaginais pas qu’un jour, je serai de l’autre côté du miroir ! C’est en 2017 que je me suis surpris à prendre un virage. J’ai rencontré la terre lors de cours chez une potière, sans imaginer une seconde que ça deviendrait mon métier quelques années plus tard. Et puis j’ai été happé et je dis souvent que je suis entré en création, comme on entre en religion, ou en scène, ou en guerre, ou en transe ! Aujourd’hui, je suis installé à Mulhouse, dans une résidence d’artistes gigantesque qui s’appelle Motoco et je suis très heureux de pouvoir créer chaque jour des pièces en céramique.
2. Parlons de ton spectacle Ancrage fragile, qui mêle danse contemporaine et céramique. Comment est né ce projet hybride ?
Lors d’interventions en centre pénitentiaire, j’ai rencontré Ximena qui est danseuse et co-directrice artistique de la Compagnie Estro. Nous avons bien accroché et, après avoir vu la dernière création de la compagnie, j’ai vraiment eu envie de travailler avec eux. Mais c’était loin d’être naturel et je n’avais aucune idée de ce qui pourrait rapprocher la danse et le travail de l’argile… donc je me suis auto-censuré ! On a beau savoir que des idées parfois farfelues peuvent faire naitre des projets artistiques intéressants, ça n’empêche pas que l’autocensure nous joue parfois des tours !!! Bref, c’est Ximena qui, elle, ne s’est pas censurée, qui m’a recontacté et nous avons pris le temps d’échanger sur nos métiers respectifs. Et surprise : on s’est vite rendus compte qu’on utilisait le même vocabulaire et que des mots avaient un sens dans la danse et dans la poterie ! Il y a un autre point commun entre nos métiers, c’est la manière dont nous sommes perçus de l’extérieur. En voyant un potier travailler, on a l’impression que c’est facile et que c’est très apaisant… exactement comme quand on voit des danseurs.
Donc tout ça nous a donné envie de nous voir régulièrement pour échanger et voir ce que ça donnerait. Nous nous sommes enfermés 5 jours en résidence avec Ximena mais également avec Willem qui a rejoint le projet pour expérimenter, tester, parler et voir vers quoi tout ceci nous emmenait. Et au bout de cette première résidence, on était tous les trois convaincus qu’il y avait de la matière pour un spectacle original. On s’est donc mis au travail d’écriture, de création et de mise en scène.
3. Comment la matière, l’argile, est-elle utilisée sur scène ?
Ce qui est magique dans ce spectacle, c’est que nous avons vraiment voulu dresser un parallèle entre les matières travaillées par le potier et par les danseurs : l’argile et les corps. Donc l’argile est omniprésente pendant tout le spectacle. Elle nous accompagne et on a presque l’impression que c’est un quatrième personnage sur scène ! Evidemment, il y a plusieurs moments où l’argile joue un vrai rôle. On la prépare pour la travailler comme on échauffe les corps avant de danser. Elle prend forme sur le tour de potier qui est sur scène puis les pièces créées prennent place autour de nous. On joue aussi avec différentes argiles comme du grès ou de la porcelaine… L’argile est en fait comme un prétexte pour rendre visible les gestes techniques du potier, ou pour laisser une trace sur les corps… donc c’est à la fois très poétique et très enfantin comme rapport à cette matière première que je travaille très sérieusement le reste de l’année 🙂
4. Y a-t-il un moment du spectacle qui résonne particulièrement en toi ?
Oh c’est trop difficile de me demander de ne choisir qu’un seul moment ! Mais je pense que je vais choisir le moment où je prends la place de l’argile sur le tour de potier… pour danser en duo avec Willem. C’est un moment suspendu qui est assez improbable car je laisse exprimer le déséquilibre et la vulnérabilité de la rotation continue sur mon corps. Je suis debout sur mon tour, et j’explore par la danse la relation à l’équilibre, à la force centrifuge et aux torsions. C’est très plaisant de prendre une place qu’on n’occupe jamais quand on est potier et de tourner sur soi, alors qu’on passe son temps à faire tourner l’argile !
Et dans ce moment du spectacle, Willem accompagne mes mouvements en restant statique, ce qui déboussole un peu le spectateur qui ne sait plus forcément qui tourne et qui ne tourne pas… tout en étant happé par ces mouvements hypnotiques. Avec la musique très expressive de « Chapelier fou » en prime, c’est vraiment un moment que j’adore dans le spectacle. Mais c’est vraiment dur d’en parler : le mieux, c’est de venir nous voir !
5. Le mot “fragile” est au cœur de votre proposition artistique. Que signifie-t-il pour toi, autant dans ce projet que dans ton travail de céramiste ?
Fragile, pour nous, ce n’est pas un mot négatif, c’est vraiment un point commun entre la danse et le travail artisanal qui nous a frappé. Quand on dit d’une personne ou d’un objet qu’il ou elle est fragile, c’est souvent péjoratif ou pas très valorisant. Mais au contraire, je trouve cette fragilité belle et pleine de sens ! C’est un mot qui est vite devenu central dans notre spectacle : cette vulnérabilité est essentielle pour rester à l’écoute de la matière, de l’argile pour moi ou des corps pour les danseurs. Cette fragilité, c’est aussi justement celle de ces matières premières. En mars 2025, je suis tombé en courant et je me suis luxé le petit-doigt de la main gauche. Ça m’a fait prendre conscience que je devais prendre encore plus soin de mon corps car c’était mon outil de travail numéro 1.
Et puis je crois qu’il y a aussi une dimension plus globale dans ce mot « fragile » : l’art est fragile dans notre société, la création artisanale est un équilibre particulièrement fragile dans nos sociétés de consommation mondialisée, et plus généralement notre place d’Humain sur cette planète est aussi très fragile. Donc je crois que c’est un mot qui peut évoquer beaucoup d’humilité et de sensibilité… J’aimerais bien qu’on accepte tous d’être un peu plus fragiles au lieu de se cacher sous nos masques qui valorisent la puissance et la compétition des forts. Je suis certain que ça ferait beaucoup de bien à tout le monde !
6. Revenons à ton travail plus traditionnel de céramiste. Peux-tu nous parler des pièces que tu crées et nous expliquer ton processus pour concevoir un nouvel objet ?
Dès que j’ai commencé ce métier, j’ai voulu travailler plusieurs collections en parallèle. Pour moi, une collection est la rencontre entre une argile que je sélectionne scrupuleusement en carrière, un émail que je mets au point à l’atelier et un ensemble de formes. Cet univers me dicte ensuite un langage que j’essaye de décliner pour toute la collection. Alors c’est clairement plus compliqué à l’atelier parce qu’il faut veiller à bien séparer toutes les argiles que je travaille, mais je ne me vois pas créer autrement !
J’aime particulièrement fabriquer des pièces utilitaires. Je dis souvent que j’aime bien l’ingratitude des pièces utilitaires, pour lesquelles il peut y avoir autant de travail de recherches que pour une sculpture, mais qu’on ne voit pas nécessairement. Ce que je veux dire, c’est que quand on voit une tasse, on se demande si elle nous plait ou si elle est pratique, mais sans forcément penser à toutes les recherches de formes, de couleurs, de textures, ou d’analyses en laboratoire qu’il a fallu faire. Une tasse, ce n’est pas intimidant comme peut l’être une oeuvre d’art. Donc ça reste un objet quotidien, même s’il est artisanal : on n’a pas peur de le prendre en main et de l’utiliser. Donc pour moi, tout ceci est important et j’y suis attentif lorsque je les conçois : il faut que la forme, le toucher et l’aspect soient en lien avec l’esprit de la collection. Dans ma dernière collection par exemple, j’ai fait imaginé trois tasses différentes avec chacune ses spécificités, comme ça chacun peut choisir celle qu’il ou elle préfère ou tel moment de la journée ou pour telle boisson.
7. Lorsqu’on parle de ton travail, quels sont les compliments qui te touchent le plus ?
Je crois que ce qui est important pour moi, c’est que la dimension sensible de mon travail soit perçue. Et le respect de la matière. Alors quand on me dit que mon travail est à la fois brut et sensible, je rougis tout de suite !
Il y a également la forme : je réfléchis beaucoup à la forme pour que ce soit très simple et efficace, donc quand on me dit que mes pièces sont épurées, ça me touche beaucoup.
8. Quels sont tes projets ou tes envies pour la suite ?
Ma première envie, ce serait que ce spectacle « Ancrage fragile » continue à tourner : on a eu la chance de jouer en Alsace, en Italie et en Belgique en 2025… j’ai trop hâte de voir où nous aurons la chance de jouer en 2026 : de nombreuses options sont en attente de confirmation.
En dehors du spectacle, l’année 2026 sera ma huitième année d’activité donc j’ai aussi envie de continuer à développer l’atelier, en proposant des initiations ou des stages par exemple. Le gros défi pour moi pour 2026, ce sera de réussir à trouver l’équilibre entre mon temps de création de nouveautés, mon temps de production à l’atelier, le temps consacré au spectacle et celui consacré aux autres projets comme les cours ou les interventions auprès de publics spécifiques. Tout ceci m’intéresse et je trouve ça très important comme engagement quand on est artisan de ne pas rester enfermé dans son atelier, mais je ne peux pas rester trop longtemps éloigné de l’atelier : j’ai besoin d’avoir les mains dans l’argile pour me sentir épanoui !
9. Pour finir, peux-tu nous donner trois créations coups de coeur à l’Écrin et au Générateur ?
- Les bijoux sensibles et plein de douceur d’Yvanne Laurent : je pourrais craquer à chaque fois que je suis en permanence à l’Écrin !!!
- Les créations en bois, qui mêlent l’utile au poétique, de Laure Prin. Même si j’aime beaucoup la céramique, voilà de quoi faire des infidélités à l’argile.
- L’univers engagé de Vois Là : non seulement leurs créations sont colorées et éthiques, mais en plus chaque collection soutient une association.
Où retrouver Giom von Birgitta ?
Site internet : https://giomvonbirgitta.com/
Instagram : @giomvonbirgitta
Prochain spectacle : le 14 mars (20h) à la Grange à Riedisheim

Passionnant ! On a hâte de découvrir le spectacle en 2026
Ouiii ! Dingue ce spectacle, quelle créativité !
Maintenant je rêve de voir ce spectacle !!
Vive la fragilité et la poésie <3
Il parait qu’il y aura aussi une date à Strasbourg au printemps … 😉 On la donnera dès qu’on l’aura !